Carnet de route – Atlas de la poterie au Bénin ///


Projet: Atlas des traditions céramiques du Bénin (partie sud du Bénin)
Mission effectuée du 23 janvier 2004 au 06 février 2004

Composition de la mission:
– BOLLY Vincent: photographe reporter basé à Bruxelles
– DA SILVA GASPAR Lydia: archéologue, étudiante à l’U.L.B
– METINHOUE Pierre: historien, chargé de mission au ministère du plan, Cotonou
– TOMAVO Charlemagne: socio-anthropologue, étudiant à l’université d’Abomey-Calavi

© Tous les textes et photos de cet article sont protégés par les droits d’auteur pour toutes utilisations et pour tous les pays du monde. Contact: www.artemunde.org © Copyright: Vincent Bolly.

aile d'avion

7h. de vol sans histoire: CDG – Cotonou

Vendredi 23/01
Départ depuis la gare de Bruxelles-Midi à 10h. TGV vers l’aéroport Charles de Gaulle.
Arrivée à Cotonou vers 21h (heure locale).
Nos bagages sont absents à l’aéroport. Premier stress, longue attente, questions, résignation. Nos hôtes nous emmèneront dormir dans un ancien cloître partiellement désaffecté. Douche froide et plutôt débordante, matelas douteux, 1/2 étoile… Mais, c’est gratuit ou « offert ». Donc, au vu des circonstances et sans les manques d’Air France, ce serait 2 étoiles (moralité: toujours avoir le « minimum nécessaire » dans son bagage de cabine, même quand on voyage avec les grandes compagnies).

Samedi 24/01 et dimanche 25/01
Réunion de travail, confrontation des notes et archives respectives et planification de l’itinéraire de la mission avec les partenaires béninois. Recherche d’un hôtel digne de ce nom: le « Vickinfel » dans le centre ville. Cotonou, bruyante et anarchique au niveau du trafic, que nous traversons dans le « bac » d’une 404 bàchée d’un autre siécle qui provoque sourires et contacts francs. Afrique, déjà…. Achat d’un peu de linge et d’un nécessaire de toilette et enfin, douche réparatrice.
Contact avec nos personnes relais en Belgique et démarches auprès d’Air France.
Visite au Centre de Promotion de l’Artisanat de Cotonou.
Et, récupération des bagages, le dimanche à 22h (ouf!).

Lundi 26/01
Nous prenons contact avec Monsieur Aholou Romain au ministère de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme. Il nous dit croire que la mission est annulée ou reportée vu l’absence de véhicule pour la mener à bien (le pick-up qui nous était destiné a été volé 2 jours auparavant). Mais ce problème n’a été signalé à Mr. Yves Sorée (coordinateur de la mission en Belgique en rapport avec le CGRI) que pendant que nous étions dans l’avion. Afrique, pallabres… Après de nombreuses discussions, aucune solution ne peut se dégager du côté du Ministère du C.A.T. Nous expliquons qu’étant sur place, dans un cadre précis et défini par des accords, nous n’avons pas d’autre choix en tant que « techniciens » que d’assumer la mission coûte que coûte. Nous proposons donc, face à l’impasse, de nous déplacer par nos propres moyens. Monsieur Aholou nous demande de lui confirmer un programme pour pouvoir avertir les directions départementales de notre passage. Après présentation de notre itinéraire, nous informons Monsieur Francis Deprez, représentant du CGRI sur place de notre volonté d’aller de l’avant avec son aval. Il hésite, nous sortons du cadre officiel de la mission, il peut y avoir des risques… Après analyse et malgré certaines réticences, il comprend notre position et nous accorde de partir. Grace à la « débrouille » et à la connaissance du terrain de nos partenaires béninois, nous traversons une bonne partie de la ville et prendrons la route pour Allada en fin d’après-midi en taxi-brousse pour 3H de route. Repas (poulet et riz) et nuitée à l’hôtel Royaume d’Allada (hôtel d’état, calme, isolé, style moderne limite post-soviétique d’un autre temps, pas vraiment l’Afrique…).

Les membres de la mission dans le village d’Acclomey

Mardi 27/01
Location d’un véhicule avec chauffeur pour sillonner les environs d’Allada (vers l’Est).
Visite du marché d’Avakpa. Les marchés sont des mines de renseignements dans les villages en Afrique de l’Ouest, tout le monde y va, connait tout le monde et sait qui fait quoi et où…
>>> Nous nous rendons donc pour une première enquête ethno-archéologique dans le village d’Acclomey (proximité d’Avakpa, langue aïzo, poterie rituelle uniquement) à la rencontre d’une potière, madame Hounsi Gangnitode. Agée d’environ 60 ans, elle est originaire du village.

Hounsi Gangnitode est la seule à faire de la poterie. Elle travaille toute l’année sauf si elle tombe malade. « La poterie est son père et sa mère « . Les hommes ne font pas de poterie mais ce n’est pas une interdiction. Ils n’en font pas car ils auraient honte « d’être comme un cochon dans la boue ». En effet, l’activité salit beaucoup.

Elle n’est pas obligatoire, ses filles ne veulent pas apprendre car ça ne les intéresse pas.

poterie rituelle, bénin, afrique

Gros plan sur des poteries rituelles

Elle façonne des poteries domestiques et rituelles (nous sommes en pays vaudou) mais pas de grands récipients. Il n’y a pas d’association de potières.
Sa mère lui a appris la poterie, sa grand-mère a appris à sa mère. La potière ne sait pas depuis quand il y a de la poterie dans le village. Elle a commencé dans sa plus tendre enfance, c’est de ça que sa famille vivait. A la fin de l’apprentissage, la potière reçoit l’autorisation de faire de la poterie mais il n’y a pas vraiment de rituel.

L’argile est prélevée dans les sacs de jute. La potière prélève la quantité d’argile dont elle a besoin pour son travail. Elle enlève les déchets qui se trouvent dans les mottes et ajoute de l’eau. Ensuite, l’argile humidifiée est pétrie par piétinnage. Des tessons pilés sont ajoutés à la préparation. Ils proviennent de poteries déjà cuites cassées et non sacralisées. Mais la potière nous confie que le mélange de chamotte n’est pratiqué que pour ne pas gaspiller l’argile. C’est-à-dire que si certains récipients se cassent, elle récupère les tessons qu’elle pile et qu’elle incorpore à l’argile mais s’il n’y a pas de tessons, elle utilise l’argile pure. Pour elle, il n’y a aucune différence entre les deux préparations.

Portrait de la potière, Madame Hounsi Gangnitode.
© Vincent Bolly

La cuisson a lieu un peu à l’écart des habitations, petite aire de deux ou trois mètres de diamètre. Elle est individuelle car il semble que, de toute façon, ce soit la seule potière du village. Cuisson en légère dépression de +/- 1 m de diamètre. Vingt à trente pots sont cuits en même temps.
Les combustibles sont de préférence des branchages, parfois des régimes de maïs (épis) ou du bois de chauffe mais c’est plutôt rare.
La potière écoule sa marchandise au marché d’Avakpa. Elle le transporte du village au marché dans un récipient en émail sur la tête. Seulement une vingtaine de pièces à la fois. Elle achète pour son propre usage les poteries qu’elle ne fabrique pas. On voit dans le village de grandes jarres provenant de Sé.

Traduction des données récoltées sur place

>>> Visite du site d’extraction de l’argile utilisée par les potières de Lon Agomey, au bord du fleuve Kouffo (+/- 10 min de marche). Ce n’est pas une carrière proprement dite. L’argile provient des sites de forage des puits. La potière l’achète (entre 10.000 et 20.000 FCFA d’argile tous les trois mois). S’il y a du sel dans l’argile, c’est que l’argile est mauvaise. C’est son métier de savoir s’il y a du sel. On peut tester l’argile en la brûlant (cuire), s’il y a du sel, tout se fend. Lorsqu’il y a des puits de forage, les gens lui disent s’il y a de l’argile et lui amènent pour voir si c’est de bonne qualité. Alors, elle se déplace pour acheter. Elle fait des réserves d’argile dans une petite pièce attenante à l’atelier.

Détail d’une partie du site d’extraction

Sur le site, on prend une partie, on l’a fait sécher au soleil pendant plusieurs jours jusqu’à ce que ce soit sec comme elle veut. Puis, on la met dans des sacs de jute. L’autre partie va rester sur le site de forage.

>>> Nous nous rendons ensuite dans le village de Lon Agomey, quartier de Togakpa, langue aïzo . Poteries domestiques et rituelles mais pas de grands récipients. Nous y rencontrons trois femmes potières. Mesdames Houedanou Tovénanhoundé (65 ans environ), Sagbo Adanyossi et Agoundji Hounsounoun Houegnonsi (toutes deux agées de 35 ans environ).

Sagbo Adanyossi, Agondji Hounsounon Houegnonsi et Houedanou Tovénanhoundé.
© Vincent Bolly

Elles fabriquent de la poterie rituelle. Il y aurait deux potières dans le village (sans doute plus). Elles travaillent toute l’année. C’est une ancienne activité dont l’origine est ignorée. La fabrication de la poterie a commencé dès la fondation du village. Il n’y a pas d’association de potières mais beaucoup de potières dans les environs.

Deux potières expliquent leur travail devant l’atelier

L’atelier se trouve dans une pièce au cœur du quartier. L’activité de la poterie est principale mais les potières s’adonnent aussi à des travaux champêtres. La potière que nous avons interrogées fait la poterie le matin et parfois consacre son après-midi à ces travaux. Comme souvent, l’activité est plus intense lors de la saison sèche.
Il y a 7 quartiers : Kpodji, Kpogo, Hounsoukpa (poterie rituelle), Zoundji, Aholou Tomé…
C’est leurs mères respectives qui leur ont appris. Les potières ont également des filles qui apprennent la poterie. Après observation de la mère, lorsque celle-ci juge qu’elles peuvent faire seules toutes les étapes, alors elle les laisse faire. Aucun rituel, aucune cérémonie d’entrée ou de sortie d’apprentissage. Visite de la source d’argile et enregistrement du témoignage d’un homme se trouvant sur le site et d’une potière qui nous a accompagné.

La mission dans le village de Lon Agomey

D’après l’homme, une potière reçoit l’enseignement auprès des « grandes potières » en ce qui concerne la collecte de l’argile. Celles qui ne savent pas comment collecter l’argile doivent s’approcher de celles qui savent et leur confier l’approvisionnement. Ce qui est recommandé est la collecte par une femme vierge dans le trou. Une femme réglée peut venir sur le site mais ne peut pas rentrer dans le trou. Auparavant, elle ne pouvait même pas se rendre sur le site. Une femme enceinte ne peut pas non plus entrer dans le trou. En fait, auparavant, les femmes réglées ou enceintes ne pouvaient même pas venir chercher de l’eau (le site se trouve sur les rives du fleuve Kouffo). En effet, le site était dangereux car il y avait beaucoup d’arbres et les femmes ne venaient pas, c’était les hommes qui venaient prélever l’argile.

à l’écoute d’un homme du village

Le site, appelé Codji, n’appartient à personne, l’argile est donc gratuite et accessible à tous. Le site a été découvert il y a très longtemps et personne ne se rappelle les circonstances de sa découverte, c’est « depuis les grands-parents ».
L’extraction se fait en fosse avec une galerie horizontale de +/- 1m50 de profondeur et 1m50 de diamètre. La galerie affleure le sol. D’autres petites galeries sont creusées mais beaucoup plus petites que la première. Les potières prélèvent l’argile à l’aide d’un coupe-coupe. Elles prélèvent, par voyage, une bassine chacune et ce, deux fois par jour : une fois le matin et une fois en fin d’après-midi. Pendant la saison des pluies, le site est recouvert d’eau, les potières font donc des réserves d’argile pendant la saison sèche.

La préparation de l’Argile se fait à base de Chamotte (argile cuite pilée sur une meule) tamisée et d’argile pour renforcer la poterie.

Les poteries utilitaires ne présentent aucun décor

Malheureusement, les potières ne sont pas au travail. Une des potières a bien voulu nous faire une démonstration. La technique qu’elle nous a montré consiste en un prélèvement d’une petite motte d’argile qu’elle creuse entre ses mains. De la main gauche elle soutien l’ébauche tandis que de la droite, elle creuse une petite cavité qu’elle agrandit au fur et à mesure.
Lorsque la partie inférieure est terminée, la potière observe un temps de séchage avant de constituer la partie supérieure. La potière nous dit qu’elle n’utilise pas le montage aux colombins.
Nous n’avons observé aucun décor sur les poteries.
Lorsque le façonnage du récipient est terminé, elle laisse sécher une semaine avant de passer à la cuisson. Le séchage s’effectue dans la cour, au soleil.

Un coquillage en guise d’outil

La distribution de leurs produits a lieu dans les villages environnants. Les potières font des pots sur commande. Elles ont des sites précis sur les marchés pour la vente. Elles vendent aux marchés d’Avakpa, de Sé Toffo, dans le Mono aussi, à Bopa. Elles marchent 2 heures et demi tous les 5 jours.
Elles utilisent la poterie d’Abomey et de Sé pour les grandes jarres car elles n’ont pas la technique pour les faire. Elles n’ont pas appris cette technique mais en consomment. C’est une question de temps.

Un peu à l’écart, dans une petite clairière, l’aire de cuisson

La cuisson se fait hors des concessions, en retrait, de l’autre côté de la route, dans la végétation (bois). Les potières cuisent 15 à 20 pots à la fois. Description sans observation : elles placent les pots puis les recouvrent de branchages de palmier ou de bois de chauffe. Grand feu de 1h1/2 à 2h. Il faut raviver le feu à tout moment jusqu’à ce que les pots soient bien cuits (quand ils sont rouges), alors le feu s’éteint, il n’est plus ravivé et on enlève les pots avec une perche. Pas de traitement post-cuisson. Elles cuisent à tour de rôle. Chaque cuisson représente la production d’une seule potière, sinon, elles ne reconnaissent pas leurs pots car il n’y a pas de marques distinctives. L’explication des potières est que le combustible est très difficile à trouver et donc chacune a le sien. Il ne serait pas juste de cuire ensemble car une des potières risquerait de mettre plus de combustible qu’une autre. D’ailleurs près de l’aire de cuisson, on trouve des petits tas de bois de palme au dessus desquels, les potières suspendent une petite fiole qui empêche les autres potières de les voler. Si, quelqu’un touche le bois, il tombe malade. L’aire de cuisson est assez petite, environ 1m50 de diamètre. Légère dépression où les potières posent les pots à cuire.

Plus loin, au bord de la clairière, des poteries en attente d’être sacralisées

>>> Nous poursuivons nos recherches dans le village de Gbéto, quartier Gandji, langue aïzo. Nous y rencontrons Madame Agbokpela Koussi agée d’environ 65 ans.

Madame Agbokpela Koussi.
© Vincent Bolly

Elle fabrique de la poterie rituelle (recouverte de kaolin)et domestique. Il y a cinq potières dans le quartier. La poterie est depuis toujours dans le village, bien avant la colonisation. Les hommes ne font pas la poterie, ce n’est pas interdit mais pas d’intérêt. La potière a une fille potière. Comme c’est une activité lucrative, on peut faire de la poterie toute sa vie. Même une femme enceinte peut travailler, mais elle sera assistée lors de la cuisson (pas d’interdit mais à cause de son état). Il n’y a pas de spécialisation chez les potières, elles font toutes les cinq les mêmes formes.

Détail de poteries rituelles à Gbeto

Lorsqu’une dame fait de la poterie, elle essaie qu’une de ses filles au moins fasse de la poterie. N’importe quelle fille, même une étrangère, peut apprendre à faire de la poterie. Il faut qu’elle donne une dot (boisson, kola), à la patronne potière. Il y a un rituel pour le début de l’apprentissage et pour la fin.
Il n’existe aucun interdit par rapport aux femmes enceintes. Si le site était proche, elles pourraient y aller. Même si la potière a ses règles, elle peut travailler.

Le site d’extraction est très éloigné, il s’appelle Cotovi Ohogo à 7 Km d’Avakpa, au bord du fleuve Kouffo.
La technique de fabrication est identique pour la poterie domestique et la poterie rituelle.
Les tessons peuvent être utilisés comme chamotte s’ils n’ont pas été sacralisés. Ils sont broyés dans une meule. Il n’y a pas de différences entre une poterie faite avec de la chamotte et une poterie qui n’en contient pas. La chamotte sert uniquement à récupérer de l’argile.
Dans le village, il y a des grands pots qui viennent d’Abomey. En effet, les potières ne font pas les grands pots parce que la qualité de leur argile ne le permet pas. Elles ont fait des essais mais ça ne marche pas.
La cuisson peut être individuelle ou collective.

>>> Nous nous rendons dans le village de Zebe, langue aïzo pour y rencontrer Madame Hounsi Sossa, agée d’environ 70 ans et née à Agbanou.

Madame Hounsi Sossa et une de ses filles.
© Vincent Bolly

Dans le village, la poterie rituelle domine, mais on trouve aussi un peu de poterie domestique. Il y a quatre potières qui toutes façonnent les mêmes formes. Hounsi sossa nous a énuméré les noms des grandes potières qui étaient là quand elle était jeune : Zounwadé, Goussi Kpolé, Aïkpéhoussi, Nassién Houndé. La poterie viendrait de Houngo (commune de Toffo).
Elle a appris avec Goussi Kpolé, sa belle-mère. Elle s’est mariée ici et elle a vu sa belle-mère faire, ça lui a plu alors elle a appris. Deux de ses filles ont appris la poterie par goût. Il y a un fétiche familial chez qui celle qui veut apprendre doit poser une dot. On appelle les sages et les potières et il y a une cérémonie de bénédictions afin que le fétiche veille sur l’apprenti.
Il y a plusieurs sites d’extraction: au bord du fleuve Kouffo, à Adjadji (arrondissement de Lisségazoun), à Houédo (Avakpa), à Lon Agomey. Elle se déplace en voiture ou en zemidjan pour l’acheter.
La potière laisse sécher l’argile au soleil, puis elle la pile sur une meule. Elle ajoute de la chamotte puis du sable. Une portion de sable pour deux portions de chamotte. Il faut toujours mettre du sable pour rendre l’argile tendre et plastique. La potière pétrit ensuite le tout. Pas de grand pot car pas la technique.
Les potières ne font aucune marque mais reconnaissent leur travail: « c’est comme une écriture ».

Poteries enduites de kaolin

La potière laisse sécher les pièces au soleil pendant ½ journée (« sinon ça se gâte ») puis les rentre dans l’atelier. Le deuxième jour, elle les fait sécher toute la journée au soleil.
La cuisson peut être collective ou individuelle.

D’après la potière, il faut minimum 20 pots pour envisager la cuisson, cela peut aller jusqu’à 80 pots.
Après la cuisson, certaines poteries sont enduites de kaolin. Le kaolin est un pigment blanc que les potières achètent au marché sous forme de boulettes. Elles laissent tremper ces boulettes pendant toute une nuit afin que cela forme une sorte de pâte qu’elles appliquent sur les pots le lendemain de la cuisson.

Notre taxi nous conduit ensuite vers la pension « Chez Monique » à Abomey. Poulet et riz. Quelques insectes trop amicaux mais aussi toutes les images accumulées tout au long de cette longue journée troublent quelque peu notre sommeil. Le matelas est bon et la nuit sera réparatrice.

Mercredi 28/01

>>> Après avoir longuement attendu notre taxi, nous commençons la journée par une enquête dans le village de Koussi (au Nord d’Allada, près de Toffo), langue aïzo. C’est un petit village où il n’y a plus que deux potières. On y fabrique surtout des poteries domestiques ou rituelles, pas de grands récipients.
Nous aurons la chance d’observer le processus de cuisson.

Dans la cour, des pots sèchent au soleil

Lorsque nous sommes arrivés, il y avait des pots en train de sécher dans la cour (11 petits récipients)

Nous y rencontrons Angèle Ahohami, environ 70 ans, née à Kassabo (sa langue est le Fon) et une amie qui l’aidera dans la traduction de ses explications.

L’activité n’est pas obligatoire. Elle est génératrice de revenus donc, les potières la pratiquent. Toutes les filles de la potière interrogée ont appris la poterie mais ont abandonné après leur mariage. Pas d’interdits concernant les hommes mais aucun homme ne le fait. Elle est potière à temps plein, mais elle ne fait pas de poterie pendant la saison des pluies car elle n’a pas accès aux sources d’argile. Cependant, elle fait des réserves donc elle peut encore fabriquer un peu mais l’intensité du travail est diminuée. Elle vit exclusivement de la poterie.

Depuis sa naissance, elle est potière. Quand elle était petite, sa mère lui passait de l’eau mélangée à de l’argile sur le corps afin qu’elle ne fasse pas de fièvre pendant que sa mère faisait de la poterie. Au début, elle faisait de la poterie comme sa mère, mais elle diffère maintenant pour la cuisson.

Angèle Ahohami et sont amie interviewées dans la cour

Nous ne comprenons pas bien en quoi consistait l’innovation, la potière explique qu’avant, on ne faisait pas de structure en fer. On se servait de tessons pour faire la structure. Apparemment, on disposait des tessons sur le trou et on mettait les pots à cuire dessus et sur les pourtours de la structure. La potière explique qu’elle n’a vu ça nulle part, que c’était une intuition qui lui vient de dieu. Cette innovation permet de bien cuire les petits pots alors qu’avec l’ancienne technique, les petits pots n’étaient pas bien cuits. La potière insiste sur le fait que c’est uniquement pour cuire les petits pots.

La potière a appris auprès de sa mère. Premièrement, elle a observé sa mère. Puis, petit à petit, sa mère lui remettait de l’argile et lui demandait de faire des petites formes en la corrigeant verbalement. Pas de rituel particulier pour l’entrée ou la sortie de l’apprentissage. Les étrangers peuvent apprendre, d’ailleurs le dieu de la poterie inspire plus les autres.

La potière, Madame Angèle Ahohami (à droite) et son amie.
© Vincent Bolly

La source d’argile n’est pas située très loin, elle est attribuée aux ancêtres. Apparemment, extraction en fosse. Pour que la fosse ne se tarisse pas, à la fin de chaque année, les potières se cotisent pour acheter un mouton et on le sacrifie au dieu protecteur de la source, parfois aussi un poulet. Une femme enceinte ou réglée ne peut pas aller sur le site. Exception faite pour les femmes enceintes qui peuvent porter leur bassine d’argile toutes seules. Avant, c’était elle-même qui allait chercher l’argile mais maintenant, vu son âge, ce sont des hommes qui vont la chercher et qui lui revendent. Le site est public. La potière ne se souvient pas depuis quand ce site est exploité, depuis toute petite elle connaît cet endroit.

Du bout des doigts, coloration en rouge après séchage

Pour tester la bonne qualité de l’argile, la potière doit façonner un pot, le cuire et, après cuisson, elle le frappe avec un morceau de bois sec, le pot doit « bien résonner ».
Elle fait des réserves : l’argile est séchée et conservée dans des sacs de jute. L’argile est trempée dans l’eau pendant ¾ d’ heure à 1heure. On prépare de la chamotte sur une meule. Piétinnage puis malaxage en ajoutant la chamotte. Les proportions sont de une portion d’argile pour une portion de chamotte sinon le pot se casse. A Abomey, il ne respecte pas cette proportion, c’est pour cela que les pots sont plus fragiles. La nature des argiles des deux régions n’est pas la même. A Abomey, l’argile est plus solide et les potières sont obligées de faire un mélange et grâce à cela, elles ont dépassé en qualité (???).

Après séchage, les petits pots sont enduits d’une solution de couleur rouge (terre rouge délayée dans de l’eau) avec le bouts des doigts. Le pigment rouge est appliqué en plusieurs couche sur l’intérieur de la lèvre, l’extérieur et un peu sur la panse.

Dans les mains de la potière: la palette et la roulette qui sert à créer le décor

Les outils utilisés sont un galet pour lisser les parois et une palette en bois, pour « éliminer les petites bulles d’air » lors du façonnage.
La décoration se fait à l’aide d’une roulette en bois. Le décor est imprimé: « bois qui porte des scarifications ». Ces roulettes proviennent d’Abomey.

L’aire de cuisson avec les lames en métal

Les combustibles proches de l’aire de cuisson

Allumage du petit feu

L’aire de cuisson se trouve directement aux abords des habitations. Elle se compose d’un sillon creusé sur quelques dizaines de cm de profondeur et sur environ 1 m de longueur. La largeur est proche de 30 cm. La potière dispose une structure en métal de récupération (lame de coupe-coupe). La structure : quelques tessons longent les bords du sillon, ensuite les lames sont disposées en travers de ses tessons pour former une sorte de « table », au dessus du sillon. Les pots sont ensuite disposés, ouverture vers le bas, sur les lames en métal.

La potière est partie chercher du feu entre temps. Elle rapporte une boîte de conserve remplie de pétrole d’où immerge une mèche allumée. Ensuite, la potière casse quelques branches de palme sèches qu’elle introduit dans le sillon. Elle asperge une branche de produit inflammable et boute le feu. Elle introduit alors celle-ci au milieu dans le sillon. Se produit alors ce qu’elle appelle le « petit feu », c’est un processus qui permet de sécher à fond les récipients avant de les cuire au « grand feu ». Elle ne recouvre pas encore la structure de bois de chauffe. Lorsque le feu est presque éteint en dessous, elle dispose du bois de chauffe pour recouvrir la structure et réitère l’opération de mise à feu en introduisant un branchage allumé dans le sillon. Lorsque le feu diminue et est presque éteint, la potière prend un grand bâton et retire progressivement les pots encore chauds. La cuisson prend à peu près 30 min. La potière vérifie la bonne cuisson des pots en les frappant avec un petit bâton pour contrôler la résonance. Elle vend sa poterie à Houegbo.

Les branchages sont minutieusement disposés sur le feu

>>> Nous partons ensuite vers le village de Kassagbo, langue aïzo. Production de poteries domestiques, récipients de toutes tailles sauf les toutes grandes jarres. Le site d’extraction est à 3 Km mais nous ne l’avons pas observé.

Nous rencontrons Madame Akodji Aloukehoun dite Piéno, originaire du village. Elle n’a jamais voyagé, agée d’environ 65 ans, elle est présidente des potières.

Madame Akodji Aloukehoun.
© Vincent Bolly

L’activité est pratiquée toute l’année. Aucune autre activité n’est pratiquée, elles ne vivent que de la poterie. Akodji dénombre une quarantaine de potière dans le village. Avant, elles avaient formé une association mais elle n’existe plus.

La potière n’a jamais changé de technique depuis qu’elle est toute petite et elle ne sait pas d’où vient la poterie, elle l’a trouvé dès qu’elle est née. Elle a été contrainte d’apprendre ce métier car c’était celui là qui faisait vivre ses parents.

« Grands pots » en train de sécher au soleil

Petits pots en phase de séchage

Le site d’extraction se trouve à 3 km. L’argile est achetée car le site a un propriétaire.

Les potières ont recours à la technique du creusement étirement d’une motte lorsqu’elles façonnent des petits récipients. Le récipients est façonné en une fois, avec un temps de séchage avant la mise en forme finale. En ce qui concerne les récipients de plus grande taille, la technique est celle de l’anneau étiré. Le récipient nécessite deux étapes différentes : la confection de la partie supérieure puis celle de la partie inférieure du pot. Entre les deux, on observe un temps de séchage.

Dans ce village, nous avons pu observer le façonnage des petits récipients.

Potière occupée au façonnage d’un petit récipient

Première phase : ébauchage. La potière prélève une petite masse d’argile qu’elle malaxe entre ses mains pour former une boule bien régulière. Elle pose cette masse à même le sol et trempe son doigt dans l’eau avant de l’introduire au centre de la sphère. La potière étire l’argile vers le haut, il n’y a aucun retrait de matière. Ensuite, elle racle les parois latéralement de bas en haut avec le flanc de l’index tandis que l’autre main soutient la paroi externe. Lors de ces mouvements, la potière fait pivoter l’ébauche au fur et à mesure. Elle donne une forme arrondie à la panse en soutenant la paroi interne de la main gauche et en effectuant le même mouvement avec le flanc de l’index de la main droite sur la paroi externe. L’argile épouse ainsi la forme que la paume de la main gauche inscrit à l’intérieur de l’ébauche. Le bord est régularisé une première fois avec les doigts en passant sur tout le pourtour. La potière en profite pour enlever les petites impuretés qui pourrait se trouver dans l’argile. Ensuite, elle applique un morceau d’étoffe mouillée sur le bord, qu’elle tient à deux mains, et lisse le bord en tournant autour de l’ébauche dans le sens des aiguilles d’une montre. Grâce à cette opération, la potière forme la lèvre en élargissant un peu l’ouverture. La potière martèle ensuite le fond du récipient avec les phalanges de la main droite pour l’aplatir complètement. Les opérations de lissage avec le côté latéral de l’index sont réitérées sur les parois externe et interne de bas en haut et latéralement. La potière lisse à nouveau le bord avec le morceau de chiffon humide. Cette fois, la potière utilise une seule main et effectue une pression entre le pouce et l’index afin de donner une forme carénée à la lèvre et de l’amincir.

Deuxième phase : mise en forme de la panse après séchage au soleil. Les récipients sont placés dans la cour quelques heures afin qu’ils acquièrent la rigidité voulue pour la suite des opérations. A l’intérieur du récipient, la potière place des feuilles de bananier ou un linge humide afin de préserver l’humidité du fond qui sera déformé par la suite. Lorsque le récipient a atteint la solidité voulue, la potière ôte les feuilles de bananier ou le linge et frappe la paroi interne avec le poing droit tandis que la main gauche soutient la paroi de l’extérieur. Grâce à cette opération, le fond acquière l’arrondi souhaité. Ensuite la potière régularise le fond extérieur avec un battoir en bois préalablement humidifié. La potière lisse maintenant la paroi externe à l’aide d’un galet.

Une des aires de cuisson du village

Avant le séchage final, la potière applique un décor imprimé sur les récipients encore humides. C’est un décor obtenu avec une roulette en bois roulée sur toute la panse et le fond du récipient. L’épaule et la lèvre sont épargnées.
Les pots sont mis à sécher dans la cour. Le temps respecté est à l’appréciation de la potière qui voit si un pot est bien sec à sa couleur.
Il existe plusieurs aires de cuisson dans le village mais quatre seulement sont utilisées pour le moment. C’est le même genre de système de cuisson que celui du village précédent mais en beaucoup plus grand.

Une solution d’écorce d’arbre et d’eau est appliquée après la cuisson, lorsque les pots sont encore incandescents.

Retour à la pension « Chez Monique » en fin d’après-midi. Riz et pintade. Bière fraiche. Nuit réparatrice. La fatigue est présente. Il y avait tant de choses à voir… , les gouttes de sueur qui vous brûlent les yeux… Toute la journée, sous 40° à l’ombre, je passe de la caméra Sony DSR PD 150 P au Nikon Coolpix digital (que je ne connais encore dans ces conditions) pour les photos techniques et à mon 4,5 x 6 « traditionnel » , un Fuji GA 645 Zi, appareil compact et polyvalent au format 220, idéal pour les portraits et images de reportage. Tout cela en faisant un maximum pour éviter les ravages possibles de cette poussière de latérite rouge, parfois brune, fine et partout présente. Ce sera mon lot de presque tous les jours mais, ramener des images est bien la partie qui m’incombe dans cette mission. Tellement de choses à voir et donc à montrer et à partager. Et puis, que vaut ma sueur face à celle, quotidienne, de ces femmes potières?

(à suivre…, village d’Oungbegamé)

Vous pouvez en avoir un aperçu en suivant le lien:

https://vincentbolly.wordpress.com/2008/04/16/potieres-a-oungbegame-benin/

Remerciements:

  • à Lydia Da Silva Gaspar pour les termes de son rapport ethno-archéologique que le présent carnet de route reprend quasi intégralement en dehors de mes commentaires, anecdotiques, inhérents au voyage.
  • aux experts: Pierre Metinhoué et Charlemagne Tomavo, nos accompagnateurs béninois pour leur aide remarquable sur le terrain. Ils ont servi de ponts, de leviers, de liens pour faire comprendre notre présence et nos démarches sur place et nous permettre d’entrer quasi à l’improviste dans la vie intime des villages.
  • à toutes les potières béninoises pour leur fabuleux accueil et leur disponibilité.

© Copyright: tous les textes et photos de cet article sont protégés par les droits d’auteur pour toutes utilisations et pour tous les pays du monde. Contact: www.artemunde.org © Vincent Bolly.
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49 réflexions sur “Carnet de route – Atlas de la poterie au Bénin ///

      • Ok, miss,
        mais moi ce qui m’a interpelé, c’est la place de la femme dans la pub…
        Surtout quand on connait la place de la femme dans la société africaine.
        Mais bon, c’est un autre et grand débat et mon « post » n’est qu’un constat.

        <vb

    • Je vais au Bénin dans quelques semaines, je ferai peut-être un tour au Togo et j’espère pouvoir aller au Maroc après mon retour en France.
      J’aurai une pensée pour toi en partant.

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